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D’après Pearl Buck - Pavillon de femmes.

 

Une femme modèle…

Des deux jeunes femmes, elle était la plus silencieuse. Elle se trouvait trop heureuse de la vie pour chercher querelle à qui que ce fût. Elle considérait Claude comme le plus beau et le meilleur des hommes et elle s'étonnait toujours d'avoir eu cette chance de lui être donnée pour la vie. Rien en son mari ne lui déplaisait. Son corps jeune et robuste, son bon caractère, le charme de ses manières, sa bonté sans limites, sa patience, son rire facile, la façon dont ses lèvres se rejoignaient, ses joues plates, ses cheveux noirs, épais et lisses, la ferme douceur de ses mains, les paumes fraîches et sèches,  elle connaissait tout cela qui la ravissait. Non, aucun défaut à son mari. Elle se perdait en lui, satisfaite de se sentir perdue. Elle ne désirait aucune existence personnelle. Etre sienne, dormir  dans ses bras la nuit, le servir dans la journée, plier ses vêtements, lui apporter elle-même sa nourriture, lui verser son thé, allumer sa pipe, écouter chacune de ses paroles, s'affairer pour le guérir du plus léger mal de tête, goûter un plat, vérifier la température du vin, tout cela l'occupait  et faisait sa joie. Elle mettait au-dessus de tout la recherche de son bonheur.

 

De Pearl BUCK, "Le pavillon des femmes".

J'ai dit à mon fils: "si tu dois lire ces livres, attends d'avoir quinze ans, et puis lis-les ici, dans ma bibliothèque, sans les cacher parmi tes livres de classe. 

Madame Wu avait alors posé une de ces questions franches:

« Notre Père, croyez-vous que mon intelligence ne dépassera jamais celle de mon Seigneur à quinze ans? »

 « Votre intelligence est fort bonne pour une femme, avait-il fini par dire. Je crois même, ma fille, que, si votre cerveau s'était trouvé dans le crâne d'un homme, vous auriez pu vous présenter aux Examens Impériaux, les passer avec honneur et devenir ainsi un personnage officiel du pays. Seulement votre cerveau n'est pas placé dans un crâne d'homme, mais dans celui d'une femme. Arrosé d'un sang de femme, le cœur d'une femme y bat, et il est limité par ce qui doit être une vie de femme. Chez une femme, il n'est pas bon que la croissance du cerveau dépasse celle du corps. »

Si elle n'avait pas été une créature si raffinée, la question suivante eut pu, de sa part, paraître indélicate. Mais elle savait que Vieux-Monsieur l'aimait bien et la comprenait. C'est pourquoi elle demanda encore:

« Est-ce à dire, notre Père, que le corps d'une femme importe plus que son cerveau? »

Vieux-Monsieur avait poussé un soupir. Il s'était assis dans le grand fauteuil de bois de cèdre, devant la longue table de la bibliothèque. En pensant à lui, Madame Wu s'y assit à son tour, tandis que ses souvenirs s'attardaient sur ce jour lointain.  Vieux-Monsieur avait caressé sa barbiche blanche et un semblant de tristesse avait passé dans ses yeux:

 « Ainsi que la vie le prouve, disait-il, le corps de la femme importe plus que son intelligence. Elle seule peut créer de nouveaux êtres humains. Sans elle, la race humaine cesserait d'exister. Dans son corps, comme dans un calice. le ciel a déposé ce don. Son corps a donc, pour l'homme, un prix inestimable. Si elle ne crée pas, il n'arrive pas à son achèvement. Lui, il est la semence, mais elle seule peut amener la fleur, puis le fruit, qui sera un autre être semblable à lui. »

Elle avait écouté attentivement. Elle se revoyait, telle qu'elle était ce jour-là, à seize ans, debout devant le vieillard plein de sagesse  Elle lui avait posé encore une autre question.

« Alors pourquoi ai-je de l'intelligence, moi qui ne suis qu'une femme? »

Vieux-Monsieur, en la regardant, avait secoué lente ment la tête. Un clignotement léger, bien rare chez lui, avait passé dans ses yeux:

« .Je n'en sais rien, avait-il répondu. Vous êtes si belle que vous n'avez vraiment, au surplus, pas besoin d'intelligence. »

 

 

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